Vitalité et anesthésie
Une réflexion a émergé dans nos échanges (notamment de la part de Pascal) et me semble mériter qu’on s’y attarde : celle d’un possible continuum entre vitalité et anesthésie, non pas au sens médical, mais pédagogique voire institutionnel.
La vitalité comme ce qui relie, engage, rend actif.
L’anesthésie comme ce qui isole, dévitalise, coupe du sens.
Peut-on penser la robustesse comme une forme de résistance à l’anesthésie ?
Comme la capacité à rester vivant de manière individuelle et collective face aux logiques qui neutralisent l’engagement ?
Je serais curieuse de savoir comment ces notions résonnent pour vous, et si elles trouvent un écho dans vos contextes :)
Bonjour,
Ca me paraît assez difficile de ne pas se relier au sens biologique et médical d'abord.
Historiquement, une grande partie de SHS s'inspirent de modèles biologiques comme l'évolutionnisme et le fonctionnalisme, avec en creux une norme de la bonne santé d'une société ou d'une organisation. De plus, pour certains auteurs, comme Honneth, le projet de la sociologie critique (voir La société du mépris, si je ne me trompe pas) consiste à réintroduire l'idée qu'un sociologue serait une sorte de médecin de la société.
C'est aussi une opposition (même dans un continuum) compliquée qui pourrait renvoyer au courant vitaliste. ET j'espère qu'il y aura d'autres contributeurs plus experts sur ce sujet.
Au départ, c'est plutôt une théorie pour laquelle la vie est un principe vital en plus de la matière. La vie est donc quelque chose en plus que le matérialisme du corps. Par exemple, l'esprit serait quelque chose de plus/en plus que les réseaux de neurones. C'est une théorie qui s'est plutôt opposée au mécanisme de Descartes. En philosophie, on va la retrouver chez Bergson que je ne connais pas bien. Et aussi chez Canguilhem (qui est aussi médecin ... ) qui dira qu'il y a toujours un principe vital et que ce principe résiste au pouvoir technique sur la vie.
Du coup, est-ce que je pense que la robustesse est de l'ordre de la vitalité ? Oui et non. Oui parce que la robustesse parle d'une temporalité et d'un rapport à l'activité sociale qui devrait échapper à ses modélisations pour son contrôle (voir par exemple le reportage What happened to our dream of freedom) et qui ne s'inscrit pas dans une logiques par objectif. C'est la vie et ça suffit, il n'y a pas besoin de lui conférer un autre objectif que d'être la vie. Et donc la robustesse nous inviterait à nous penser aude-là l'individualisme comme membre d'un grand collectif. Non parce que la robustesse si la robustesse est une caractéristique du vivant, cette caractéristique peut devenir, non plus perspective sur le monde, mais une nouvelle norme. Comment éviter l'injonction à la robustesse qui pourrait sonner le glas de cette idée.
Merci pour ta réponse Gaetan !
Je ne connais pas assez bien les auteurs que tu cites pour te répondre de manière totalement éclairée. Je vais creuser de mon côté et j'espère que d'autres ici pourront se positionner aussi.
Ton point sur le risque que la robustesse devienne "une nouvelle norme" plutôt qu'une perspective, ça me parle beaucoup. Justement, si toute l'idée de la robustesse c'est de se détacher des logiques de performance, des indicateurs chiffrés, de la standardisation... transformer la robustesse elle-même en norme serait totalement contradictoire. Il faut absolument que ça reste non-normatif, sinon on reproduit exactement ce qu'on critique.
Je me demandais s'il n'y aurait pas un lien à faire avec la notion de vitalité chez Ryan et Deci dans leur théorie de l'autodétermination qui émerge quand nos besoins sont satisfaits notamment le besoin d'autonomie (se sentir à l'origine de ses actions), de compétence (se sentir efficace) et d'affiliation (se sentir connecté aux autres).
C'est interpellant et intéressant de lier Deci et Ryan et la robustesse. On pourrait ainsi se dire que le caractère robuste d’un système d’apprentissage joue en faveur de la soutenabilité de l’effort qu’il exige : la persévérance individuelle est alors moins une force individuelle qu’un indicateur de la qualité du dispositif.
Un exemple? Prenons celui d'une formation pédagogique "générale" (et/ou réactualisée par rapport à leur formation initiale!) destinée à des enseignants en formation continuée (comme les formations pédagogiques obligatoires (genre CAPAES) et "délibérées" (comme Formasup)). On propose aux enseignants de produire, pour un de leurs propres cours, des engagements pédagogiques qui se nourrissent de ces apprentissages et de la réflexion qu'ils réclament. Le dispositif est assez large pour concerner toutes les disciplines, la "transposition didactique" est dûment interrogée et la production finale "profite" directement aux étudiants de ces enseignants en formation.
Cela aide indiscutablement à l'investissement et à la persévérance, surtout si la charge de travail peut sembler importante au départ : "c'est du boulot certes mais c'est utile à mon développement professionnel et je "sors" avec un plan de cours communicable et justifié que je peux communiquer tel quel à mes étudiants".